Comparer cuisine libanaise et cuisine israélienne oblige à distinguer deux réalités : d’un côté, une tradition levantine ancienne, très codifiée dans ses gestes (mezze, grillades, sauces, desserts au sirop) et fortement associée à un terroir précis (côte, montagne, vallée de la Bekaa) ; de l’autre, une cuisine nationale plus récente, construite par agrégation d’héritages culinaires venus d’Europe, d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et du Caucase, puis réinterprétés dans un cadre local méditerranéen. La cuisine libanaise se lit souvent comme une continuité régionale (Levant) avec une signature d’herbes fraîches, d’acidité et de textures, tandis que la cuisine israélienne se lit comme une synthèse : elle reprend des plats levantins partagés (houmous, falafel, salades) tout en les combinant à des apports marqués (yéménites, marocains, ashkénazes, irakiens, persans) et à des contraintes religieuses (cacherout) qui influencent les menus et les associations.
Dans l’assiette, le Liban met volontiers en avant la finesse des mezzés, la précision des assaisonnements (sumac, zaatar, mélasse de grenade), l’équilibre entre herbes et agrumes, et une culture du partage très structurée. En Israël, on retrouve cette base méditerranéenne (huile d’olive, légumes, citron, tahini), mais avec une présence plus visible de plats “de diaspora” et de condiments devenus emblématiques (zhug, amba), ainsi qu’une place importante de la street-food et des bols/assiettes composées (pita garnie, sabich, shawarma au style local) dans la restauration quotidienne.
Les 2–3 choses essentielles à retenir pour résumer l’unicité de la cuisine libanaise
Premier marqueur : la centralité du mezze libanais, souvent plus étendu et plus “chorégraphié” qu’ailleurs, avec une succession de préparations froides et chaudes où la fraîcheur (persil, menthe, oignon nouveau) et l’acidité (citron, sumac, mélasse de grenade) structurent le repas. Le taboulé libanais, par exemple, est typiquement dominé par le persil et non par la semoule, ce qui donne une identité très nette.
Deuxième marqueur : une palette d’épices et d’aromates qui privilégie l’herbacé, le citronné et le légèrement fruité-acide plutôt que le piquant. Le duo zaatar–sumac, l’ail, le citron, la cannelle en touche dans certaines viandes, et la mélasse de grenade reviennent comme des signatures. Cette “acidité parfumée” est souvent ce qui fait reconnaître un plat libanais au premier coup de fourchette.
Troisième marqueur : une tradition pâtissière et de desserts au sirop (eau de fleur d’oranger, eau de rose) très identitaire, avec des textures travaillées (feuilles, semoules, fromages) et un usage fréquent de pistache et de noix. Même lorsqu’on retrouve des desserts similaires dans la région, la version libanaise est souvent associée à une exécution très codifiée et à une recherche de délicatesse aromatique.
Ingrédients et saveurs : divergences notables entre un plat typique libanais et son équivalent israélien
Sur des bases communes (pois chiches, sésame, aubergine, tomate, concombre, huile d’olive), le Liban tend à accentuer les herbes fraîches et les notes acidulées. Le tahini est présent des deux côtés, mais l’assaisonnement libanais met fréquemment en scène le citron, l’ail et parfois la mélasse de grenade, tandis que l’assiette israélienne intègre plus souvent des condiments d’origines diverses : amba (mangue fermentée/condimentée d’influence irakienne), zhug (pâte pimentée yéménite), pickles plus marqués, ou des sauces plus piquantes.
Sur les viandes, le Liban est très identifié par les grillades de type kebbé (sous plusieurs formes), kafta, chawarma, et par l’usage d’épices “chaudes” en dosage fin (piment de la Jamaïque, cannelle, muscade selon les recettes) sans nécessairement basculer dans le piquant. En Israël, la scène carnée est fortement structurée par la cacherout dans de nombreux établissements, ce qui peut changer les choix de sauces et d’accompagnements (par exemple, séparation viande/lait), et par une popularité de préparations issues des communautés juives du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (kubbeh irakien/syrien, chraime marocain, etc.).
Sur les féculents, le Liban reste très ancré dans le pain plat, le riz aux vermicelles, la semoule et le boulgour selon les plats. En Israël, on retrouve cela, mais aussi une présence plus visible de préparations ashkénazes (kugel, knish selon les lieux) et une culture du sandwich en pita très dominante dans l’offre urbaine.
Plats partagés, préparations différentes : houmous, falafel et autres classiques méditerranéens
Le houmous est un bon exemple de plat partagé au Levant mais décliné. Au Liban, il est souvent servi dans un contexte de mezze, avec un équilibre citron–ail–tahini, parfois relevé de sumac et d’huile d’olive, et accompagné d’éléments de table (crudités, pain, autres dips). En Israël, le houmous est aussi un plat-repas très courant, servi en assiette généreuse, parfois “chargée” (avec pois chiches entiers, fèves, viande, œuf, champignons selon les styles), et fréquemment associé à des condiments piquants ou très typés (zhug, amba, pickles).
Le falafel, lui, varie dans la texture et l’assaisonnement. Les deux cuisines peuvent utiliser pois chiches et/ou fèves selon les traditions locales, mais l’expérience israélienne en street-food insiste souvent sur la garniture abondante en pita (salades, pickles, sauces, amba, tahini), alors que la table libanaise l’insère plus naturellement dans un ensemble de mezze, avec une lecture “petites bouchées” et une place importante des herbes et des salades à côté.
On observe la même logique pour l’aubergine (baba ghanouj/moutabal) : au Liban, la fumée, le citron, l’ail et le tahini sont travaillés pour une texture souvent soyeuse, alors qu’en Israël, les aubergines peuvent aussi apparaître en salades plus “cuites” ou marinées, ou en accompagnements influencés par d’autres traditions migrantes, avec des profils parfois plus sucrés-acidulés ou plus pimentés.
Tableau comparatif : cuisine libanaise vs cuisine israélienne
| Critère | Cuisine libanaise | Cuisine israélienne |
|---|---|---|
| Identité culinaire | Tradition levantine ancienne, très structurée autour du mezze et d’un équilibre herbes–acidité | Cuisine nationale composite, issue d’apports multiples (Moyen-Orient, Afrique du Nord, Europe) sur base méditerranéenne |
| Signature aromatique | Sumac, zaatar, citron, ail, mélasse de grenade, herbes fraîches (persil, menthe) | Tahini + condiments de diaspora (zhug, amba), pickles marqués, profils parfois plus pimentés |
| Format de repas | Mezze abondant, progression de plats, partage à table | Street-food et assiettes composées très présentes (pita garnie, bowls), plus “repas rapide” en ville |
| Plats emblématiques | Taboulé très herbacé, kebbé (cru/cuit), fattouche, man’ouché, grillades | Sabich, jachnun/malawach (yéménite), shakshuka popularisée localement, salades israéliennes, shawarma style local |
| Houmous | Souvent mezze, assaisonnement citron–ail, finitions sumac/huile d’olive | Souvent plat-repas, versions “chargées”, accompagnées de zhug/amba/pickles |
| Falafel | Intégré au mezze, accent sur herbes, accompagnements plus “table” | Très street-food en pita, garnitures et sauces nombreuses, condiments typés |
| Contraintes religieuses | Présence de cuisines confessionnelles variées, pas de cadre unique imposant à toute l’offre | Cacherout influente dans de nombreux lieux (séparation viande/lait, choix de produits), impact sur menus |
| Desserts | Forte identité pâtissière au sirop (fleur d’oranger/rose), textures codifiées | Mix desserts moyen-orientaux et apports européens, offre variable selon communautés |
Histoire et influences culturelles : pourquoi deux identités culinaires différentes
Le Liban s’inscrit dans une continuité levantine où les techniques et associations se transmettent depuis longtemps, avec une forte valorisation des produits frais, des herbes, des agrumes, de l’huile d’olive, et d’une sociabilité du repas fondée sur la multiplicité de petits plats. Les échanges avec la Syrie, la Palestine historique et l’ensemble du Levant ont créé un socle commun, mais la cuisine libanaise a construit une réputation internationale autour de la “table de mezze” et d’une exécution perçue comme raffinée, notamment dans les grandes villes et la restauration.
En Israël, l’histoire culinaire est intimement liée aux vagues migratoires et à la recomposition sociale. Des communautés venues du Yémen, d’Irak, du Maroc, de Tunisie, d’Éthiopie, d’Europe centrale et orientale, et d’autres régions, ont apporté leurs plats, leurs épices et leurs techniques. Ces cuisines se sont rencontrées, adaptées aux ingrédients disponibles, et ont produit une scène gastronomique où le levantin cohabite avec des marqueurs très spécifiques de diaspora. Cette dynamique explique pourquoi un même repas “israélien” peut juxtaposer des éléments levantins (salades, tahini) et des éléments yéménites ou nord-africains (piments, sauces, pains particuliers), avec une normalisation progressive dans la restauration urbaine.
Choisir un restaurant libanais ou israélien selon tes envies gustatives
Si tu cherches une expérience centrée sur la fraîcheur des herbes, l’acidité maîtrisée et une succession de mezzés où chaque bouchée change de registre, le libanais est souvent le choix le plus sûr. Tu y trouveras généralement un spectre très large de préparations froides et chaudes, une place importante aux salades (taboulé, fattouche), aux dips (houmous, moutabal), aux feuilletés et aux grillades, avec une cohérence aromatique autour du citron, du sumac et du zaatar.
Si tu veux une assiette plus “urbaine” et composite, avec des condiments plus tranchés, parfois plus pimentés, et une forte culture du plat complet en pita ou en assiette garnie, un israélien correspond souvent mieux. Tu y rencontreras plus facilement des spécialités explicitement liées aux communautés (par exemple yéménites ou irakiennes), des pickles plus présents, des sauces signatures comme zhug ou amba, et une logique de comfort food méditerranéenne très directe.
Un critère pratique est aussi la question des produits laitiers avec la viande : dans un restaurant israélien casher, tu ne verras pas certaines associations, ce qui peut orienter ton choix si tu aimes, par exemple, des sauces ou accompagnements lactés avec des plats carnés. À l’inverse, si tu veux une table très axée sur le mezze “classique levantin” et les desserts au sirop, le libanais coche plus souvent ces cases.
Pièges à éviter et idées reçues quand on compare Liban et Israël
Premier piège : croire que tout est totalement différent. Une grande partie des plats “méditerranéens” populaires dans les deux pays appartient à un fonds levantin partagé, avec des variantes locales et des histoires croisées. Dire que le houmous, le falafel, les salades de concombre-tomate ou l’aubergine rôtie “appartiennent” à une seule cuisine est réducteur ; ce sont des préparations régionales, appropriées et recontextualisées de manières différentes.
Deuxième piège : confondre cuisine israélienne et “cuisine moyen-orientale” au sens large. En Israël, une partie de l’identité culinaire vient justement de l’assemblage de traditions non levantines (ashkénaze, yéménite, maghrébine, éthiopienne). À l’inverse, réduire la cuisine libanaise à quelques mezzés iconiques efface la diversité interne (côte vs montagne, plats mijotés, variations de kebbé, pains, fromages, préparations de saison).
Troisième piège : comparer uniquement sur le plan politique ou polémique. Sur le plan gastronomique, l’analyse utile porte sur les techniques, les profils aromatiques, les formats de service, les influences migratoires et religieuses, et l’évolution de la restauration. C’est ce qui permet de comprendre les différences sans nier les zones de recouvrement.
Marqueurs concrets pour distinguer un plat israélien d’un plat libanais
Un marqueur très parlant est la présence de condiments typiques de certaines diasporas devenus “signatures” en Israël : si ton assiette est accompagnée de zhug (pâte verte pimentée), d’amba (condiment à la mangue) et d’un assortiment de pickles très prononcé, tu es souvent dans une logique israélienne de street-food ou d’assiette composée. Autre indice : des spécialités explicitement yéménites (jachnun, malawach) ou des plats ashkénazes, qui n’appartiennent pas au répertoire libanais traditionnel.
Côté libanais, les marqueurs les plus fiables sont l’architecture du mezze et certains classiques à identité très nette : taboulé dominé par le persil, fattouche au sumac et au pain frit/grillé, man’ouché au zaatar, et la famille du kebbé sous ses formes multiples. Le recours fréquent à la mélasse de grenade, au sumac et à une acidité “fruitée” plutôt que pimentée, ainsi que la place des desserts au sirop parfumés à la fleur d’oranger ou à la rose, orientent aussi fortement vers le Liban.
Enfin, observe la logique de service : une table libanaise met souvent en scène une variété de petites assiettes qui se répondent, alors qu’une table israélienne, surtout en contexte urbain, met plus souvent l’accent sur une assiette principale très garnie, pensée comme un repas complet, avec des sauces et condiments plus contrastés.

